Derrière Camille Tabary se cache une forêt
Nous avons rencontré Camille Tabary, ancienne étudiante du Master Sciences du vivant (parcours « Biodiversité et environnement ») de l’EPHE - PSL, aujourd'hui doctorante en première année au sein de l'école doctorale Environnement Santé (Bourgogne/Franche-Comté) et du laboratoire Chrono-environnement (CNRS/Université Marie et Louis Pasteur/INRAP). Retour sur une démarche naturaliste qui ne la prédestinait en rien à la recherche sur le dépérissement des forêts.
Quel parcours vous a amenée à conduire une thèse sur les forêts ?
J’ai grandi en banlieue parisienne, à Romainville en Seine Saint-Denis. C’est au collège que j'ai pris goût aux sciences. Mais c’est au lycée que j’ai découvert le fonctionnement du vivant dans son ensemble et surtout des écosystèmes. Dès que je le pouvais, je sortais en forêt observer le vivant. J'ai donc passé un bac série scientifique, avec option SVT, puis poursuivi en licence sciences de la Vie et de la Terre à l'Université Paris Cité. J'y ai suivi le parcours « biodiversité et environnement » avant de postuler au master Sciences du vivant (même parcours) de l'EPHE - PSL. C’est en licence que j’ai pris conscience que je préférais l’écologie et, surtout, l’étude des insectes, via la réalisation d’un stage au Muséum d’Histoire naturelle de Paris. Mais c'est lors de mon stage de master 2 au laboratoire Chrono-environnement à Montbéliard (Doubs) que tout s'est décidé. Le sujet me plaisait, les gens avec qui je travaillais aussi. J'y étudie aujourd'hui le dépérissement des forêts en lien avec le changement climatique et l'interaction avec des insectes ravageurs.
Connaissiez-vous l’EPHE - PSL avant votre admission ?
J’ai découvert l’établissement sur la plateforme « MonMaster ». Mon premier choix, c'était le master de paléontologie du Muséum national d'histoire naturelle où j’avais réalisé quelques stages. Mais je me suis rendu compte que je n’aspirais pas à rester rivée sur le passé. L’École m’a ouvert un nouvel horizon tout en gardant l’opportunité d’étudier les paléoenvironnements. J’ai aussi été attirée par le contenu comme par le rythme des cours et leur côté « itinérant », entre Paris, Montpellier et Dinard.
Comment s’est déroulée votre arrivée ?
La formation a débuté par un stage de terrain dans le Vercors. Cela ressemblait à une semaine d’intégration alliant travail et expériences. C’était plaisant de se retrouver entre étudiants – d’horizons très différents – ailleurs que dans une salle de classe. Un vrai lien s’est noué entre nous. J’en garde un très bon souvenir.
Selon vous, quelle est la spécificité de l’EPHE - PSL ?
Selon moi, le point fort de l’École réside dans son ouverture aux problématiques et aux enjeux scientifiques actuels. Il y a beaucoup d’intervenants extérieurs qui prennent le temps de venir nous parler. Nous avons rencontré des professionnels du droit, un député mais aussi des personnes en bureau d’étude. Les cours sont très concrets, par exemple lors de l’évaluation ; il est arrivé que le jeu de rôle ou la mise en situation soient utilisés, comme un avant-goût de ce qui nous attend après…
Pouvez-vous donner un exemple ?
Lors de l’examen de l’UE “Introduction au droit et aux politiques publiques environnementales”, nous devions répondre à une mise en situation en groupe pour la résolution d’un contentieux de pêche. Chacun jouait un rôle défini, depuis le préfet jusqu’à l’ingénieur en bureau d'étude. C’était très intéressant de se rendre compte de l’ensemble des acteurs impliqués. J’ai aussi été marquée par le changement de porte-parolat quelques minutes avant la restitution. La gestion des imprévus faisait partie de l’exercice est c’est très formateur.
Comment est né alors votre projet de recherche ?
Mon cas est particulier car je ne comptais pas continuer en thèse avant le stage de M2. Je n'avais pas réellement porté de projet jusqu’alors, malgré les échanges nourris avec ma tutrice pédagogique. Au cours du stage, j’ai mis en place une campagne d'échantillonnage sur différentes parcelles forestières. Il s’agissait d'étudier la présence des scolytes – un insecte ravageur – selon différents facteurs environnementaux. Je me souviens avoir posé mes pièges et m’être dit « vraiment, il faut que je revienne relever les résultats, il faut que je continue, il est trop trad pour arrêter ». Mon rapport à la forêt, cultivé depuis toute jeune, a aussi naturellement contribué à ce déclic.
Pouvez-vous nous en dire plus sur votre travail aujourd’hui ?
J’ai commencé ma thèse en octobre dernier et je poursuis mon travail sur le dépérissement des forêts. J’étudie l’écologie forestière et surtout l’entomologie – l’étude des insectes ; ce qui m’anime le plus aujourd'hui. Depuis 2018, on constate de grosses sécheresses, notamment en Franche-Comté. Affaiblis, les arbres deviennent vulnérables aux attaques d’insectes ravageurs, en particulier celle des scolytes qui s’y développent.
J’appréhende trois grands axes dans ma thèse.
Je m’intéresse d’abord à la dispersion des insectes. Grâce à la littérature, je sais quels facteurs influencent leurs déplacements, ce qui me permet de définir des zones à risque sous forme cartographique. L'idée est d'avoir une intégration spatiale de toutes ces connaissances. Dans un second temps, il s’agit d’identifier des microclimats sous le couvert forestier : les « trous froids ». En effet, nous souhaitons tester l’hypothèse que la canopée, en rafraichissant certaines zones, favorise la constitution de refuges pour des espèces d’arbres telles que le pin et l’épicéa. Les gestionnaires de la filière bois attendent de savoir s’il faut continuer à les exploiter.
J’étudie également les flux de gènes des populations de scolytes à l’échelle de la Franche-Comté. Il s'agit alors de connectivité génétique et paysagère. On observe quel chemin ont pris ces populations, et à quel coût, à partir de l’extraction et de la comparaison de séquences d’ADN.
Enfin, mon dernier axe porte sur la paléontologie. L’enjeu est de creuser des carottes sédimentaires dans un lac des Vosges afin d’extraire l’ADN de scolytes fossilisés comme de pollens et y déceler des attaques passées. J’aime à penser que comprendre le passé, notamment comment la forêt a pu se remettre, permettra de mieux appréhender le futur. Cela étant il est assez difficile de trouver les bonnes amorces pour amplifier ces fragments d'ADN de scolytes.
Quel est le programme à venir ?
Je vais poser mes pièges dans les trous froids et chauds courant mai. Ensuite, je reviens tous les mois sur place pour relever le contenu des pièges. Jusqu'en septembre, ça va être beaucoup de terrain. Je vais commencer l’identification des insectes récoltés et me concentrer sur la génétique et la dispersion.
Que retenez-vous de vos années à l’EPHE - PSL ?
Ce que je retiens c’est la rigueur scientifique et rédactionnelle. J'ai appris à maîtriser des outils tels que QGIS et le langage R. J’utilise également les notions de communication acquises à l'École. J'ai récemment créé un poster pour la journée des doctorants organisée par mon laboratoire.
Par ailleurs, je reste en contact avec Jean-Yves Barnagaud. C'est un enseignant qui pousse vraiment les étudiants à faire de leur mieux. Lorsque je doutais du fait de poursuivre en doctorat, j'ai beaucoup échangé avec lui. Il n'avait aucun doute sur mes capacités. Il m'a aidée à réviser le concours de l'école doctorale afin d'obtenir un financement. C'était la première fois que je passais un concours ! Je réalise également que sans le soutien de mon actuelle encadrante de thèse, qui m’a fait confiance pour présenter le sujet à l’école doctorale, je n’aurais pas réussi. Elle m’a offert la chance de continuer à travailler sur un sujet qui me passionne ! C'est vraiment parce qu'ils ont tous cru en moi que je me suis sentie capable de réussir tout cela.
Quel message souhaiteriez-vous faire passer ?
L’EPHE - PSL offre toutes les clés pour réussir par la suite. Y choisir un master c’est avoir l’occasion de se former avec des cas concrets et apprendre à gérer des situations réelles. Elle m'a donné la motivation de m'engager dans une problématique environnementale actuelle et de mener à bien un projet pour protéger la forêt. C’est parce que j’ai découvert ce master, et que j’ai aimé étudier à l’EPHE, que je me suis sentie capable de poursuivre en thèse.
En licence, j’ai redoublé ma deuxième année. J’ai même pensé à arrêter la fac parce que je me disais que ce n’était pas fait pour moi. Puis, je suis arrivée en master et j’ai été major de promotion en première année. Je me suis vraiment révélée à ce moment-là.
Quel regard portez-vous sur la nature en tant que chercheuse ?
La nature est autant une bibliothèque qu’un laboratoire à ciel ouvert. Il y a tant de choses à observer et à comprendre dans tout ce qu'on voit. Et comme dans toute bibliothèque, je m'appuie beaucoup sur la littérature scientifique existante avant d'aller sur le terrain vérifier que ces observations se transposent bien à mon étude. Les deux sont très complémentaires.
Ma to-do list
- Faire un maximum de conférences (scientifiques et grand public)
- Participer au concours « ma thèse en 180 secondes »
- Monter ma propre session de vulgarisation scientifique
- Un détour en Suisse, où les cas de dépérissement avec des scolytes sont très bien suivis
La preuve par trois
3 mots
- "résilience"
- "forêt"
- "scolyte"
3 livres
- Darwin : L'origine des espèces
- Allain Bougrain Dubourg : L’apocalypse des insectes
- Sibylle Grimbert : Le dernier des siens
3 inspirations
- Princesse Mononoké (Myazaki)
- Christine Rollard, arachnologue (enseignante-chercheuse au MNHN)
- Joe Hisaishi (compositeur)