Coupe « d’Exékias » : Dionysos naviguant parmi les dauphins, alors qu’une vigne avec des grappes recouvre le mât du bateau. Kylix attique à figures noires, ca. 530 av. notre ère, Staatliche Antikensammlung Munich, image wikimedia commons.

Bienvenue à POLYBOTA, un projet ERC croisant botanique et Antiquité !

Depuis le 1er janvier 2026, l’EPHE - PSL accueille le projet Polytheism and Botany: An Experimental Approach to the Environmental Dimensions of Ancient Greek Religion (POLYBOTA), lauréat d’un financement « Starting Grant » du Conseil Européen de la Recherche (ERC). Le projet, hébergé par l’UMR ANHIMA, est dirigé par Alessandro Buccheri.

Le projet POLYBOTA en quelques mots

Les plantes participaient de nombreuses manières à la construction du polythéisme grec antique ; soit par le signalement de l’emplacement de lieux de culte, soit par l’ancrage de la mémoire de récits fondateurs : tel un gattilier à Samos, marquant le lieu de naissance de la déesse Héra, selon le témoignage de Pausanias (IIe siècle de notre ère). Les divinités pouvaient également être honorées sous des épithètes « végétales » : par exemple, sont attestés des cultes de « Dionysos fleuri » à Athènes et de « Poséidon des algues » à Mykonos respectivement aux IVe et IIIe siècles avant notre ère. POLYBOTA vise à mettre en lumière la manière dont les relations entre les dieux et l’environnement végétal ont été pensées dans un vaste corpus de textes produits dans la Grèce antique. Deux grandes questions guident cette recherche. D’une part, il s’agit d’analyser comment ces textes concevaient l’intervention des dieux dans, sur et à travers l’environnement végétal. D’autre part, le projet étudie le rôle joué par les plantes – et par les savoirs qui leur étaient associés – dans un large ensemble de cultes, de récits et de pratiques de dénomination des dieux.

 

La première étude d’ensemble de son sujet

Le projet rassemble et analyse un corpus de textes littéraires et épigraphiques issus de divers genres, époques, contextes géographiques et traditions intellectuelles. Il s’agit d’œuvres poétiques, philosophiques, historiques, érudites, mais aussi des documents épigraphiques relevant du fonctionnement « quotidien » du polythéisme : dédicaces aux dieux conservées dans les sanctuaires, règlements cultuels, calendriers indiquant les sacrifices à accomplir à certains moments de l’année… La diversité de ces sources est essentielle pour restituer, avec nuance, les multiples façons dont ont pu être pensées la présence et l’action des dieux dans le monde naturel, selon les lieux, les périodes et les contextes culturels. Le projet s’intéresse ainsi aussi bien à l’explicite – ce que les auteurs anciens disent directement de leurs représentations religieuses ou de leurs pratiques – qu’à l’ensemble des connaissances et des présupposés culturels implicites dans les textes étudiés. POLYBOTA reconstruit ainsi une partie de « l’encyclopédie culturelle » (U. Eco) des auteurs anciens : celle qui se situe à l’interface entre les savoirs botaniques et les représentations ou pratiques religieuses.

 

Une longue tradition historiographique en quête de renouvellement

Le projet POLYBOTA s’inscrit dans une historiographie longue, qui remonte à la première moitié du XIXe siècle. Toutefois, beaucoup reste à faire. Comme l’a souligné André Motte en 2019, seules une trentaine d’espèces botaniques ont fait l’objet d’au moins une étude spécifique, soit moins de la moitié des espèces susceptibles d’être analysées. Il manque également une étude d’ensemble sur la manière dont les Grecs concevaient les compétences et les modes d’action des dieux en relation avec l’environnement naturel. De plus, les recherches sont parfois entravées par une compréhension schématique du polythéisme grec et de la signification culturelle des plantes. Enfin, un terrain particulièrement riche – celui des « noms botaniques » attribués aux dieux – a été exploité jusqu’à présent de manière très partielle. Ce sont ces manques que POLYBOTA vise à combler.

 

Une approche « expérimentale »

« Expérimenter », selon Marcel Detienne, signifie observer la complexité des polythéismes anciens à travers des contextes ou des domaines précis comparables à des « réactifs » dans un laboratoire. Et avec cette approche, les multiples facettes d’une divinité se révèlent. Elle permet, aussi, d’explorer les partages, les recoupements, les synergies et les oppositions entre les nombreux dieux qui peuvent intervenir dans un contexte donné. Pour POLYBOTA, le monde des plantes joue ce rôle de réactif. Chaque espèce, milieu ou activité agricole devient un fil à suivre. Par exemple, les myrtes mènent à Aphrodite, mais aussi à Apollon, Athéna, ou Hermès et à leurs interactions. En étudiant les céréales on peut aussi comprendre comment Déméter, Zeus ou Poséidon, notamment, se distinguent ou collaborent pour assurer la subsistance des sociétés antiques.

 

La dimension comparatiste : au-delà de la Grèce antique

Ancré dans l’étude du polythéisme grec, POLYBOTA se nourrit également d’une démarche comparatiste. L’environnement végétal joue un rôle important dans de nombreuses religions, bien au-delà du cas de la Grèce antique. Dans cette perspective, POLYBOTA organisera dès la rentrée 2026 un séminaire mensuel réunissant des spécialistes de différentes périodes et aires culturelles, invités à présenter des cas d’études tirés de leurs travaux. Ce travail comparatiste ne vise pas à rechercher des analogies faciles entre des pratiques ou des représentations attestées dans des contextes différents. Il s’agira plutôt d’examiner attentivement les questions que pose chaque cas dans son contexte propre, en tenant compte des spécificités de chaque document, de chaque période et tradition. Ce travail mettra au jour la diversité des façons dont les sociétés ont pu inscrire les dieux dans l’environnement et servira à élaborer des outils conceptuels communs.

 

Un débat de société ?

Dans quelle mesure les religions contribuent-elles à façonner les relations entre les sociétés humaines et leur environnement naturel ? Et que peut apporter l’étude des religions du passé à la compréhension des crises écologiques contemporaines ? Ces questions, apparues avec force dans les années 1960, continuent aujourd’hui d’alimenter la recherche académique comme le débat public.

Dans ce contexte, l’étude du polythéisme grec antique occupe une position paradoxale. D’un côté, peu de spécialistes de la Grèce ancienne participent directement à ces discussions. De l’autre, le monde antique constitue un réservoir d’images et d’idées qui continuent d’alimenter les imaginaires contemporains. Le projet POLYBOTA participe à ce débat en apportant un éclairage historique rigoureux sur les relations entre religion et environnement dans le polythéisme grec antique.

 

Alessandro Buccheri

 

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Crédit photo : Coupe « d’Exékias » : Dionysos naviguant parmi les dauphins, alors qu’une vigne avec des grappes recouvre le mât du bateau. Kylix attique à figures noires, ca. 530 av. notre ère, Staatliche Antikensammlung Munich, image wikimedia commons.