Avis de soutenance - doctorat - Yassine SLAMA

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Ecole doctorale 472
Campus Condorcet - Bâtiment de recherche Nord
14 Cour des humanités
93300 Aubervilliers
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Soutenue par Yassine SLAMA

Le djihâd dans la pensée des Frères musulmans (1928-2018) : évolution doctrinale et polymorphie des pratiques

Cette thèse propose une analyse de l'évolution doctrinale et de la polymorphie des pratiques du djihâd dans la pensée des Frères musulmans entre 1928 et 2018, à travers une approche chronico-thématique qui met en lumière les continuités et les ruptures idéologiques sur près d'un siècle d'histoire doctrinale du mouvement. Fondée en 1928 par Hassan al-Bannâ, la confrérie s'inscrit dans le contexte de la domination coloniale et de la modernité occidentale, en réhabilitant le djihâd défensif comme outil de réforme et de protection de la communauté musulmane. La première période est ainsi marquée par une tentative de concilier tradition islamique et projet politique global. La répression des années 1950-1960 provoque une rupture doctrinale incarnée par Sayyid Qutb, dont l'idéologie de rupture, forgée dans l'expérience carcérale, introduit une vision duale du monde partagé entre al-jâhiliyya et al-hâkimiyya. Insistant davantage sur l'élaboration d'une théorie politico-religieuse que sur sa traduction pratique, Qutb propose une grille idéologique de rupture totale avec les régimes jugés impies, qui marquera durablement le champ islamiste. Dans une phase ultérieure, l'internationalisation du djihâd, théorisée et mise en pratique par ‘Abdallah ‘Azzâm en Afghanistan, prolonge certains aspects de la pensée qutbiste, mais en les déplaçant de l'ennemi intérieur vers l'ennemi extérieur, sur une terre musulmane envahie. Ce djihâd transnational fut largement favorisé par un contexte exogène — en particulier la guerre d'Afghanistan et les soutiens internationaux qui en ont permis la diffusion. Une quatrième phase est dominée par la figure de Yûssuf al-Qaradâwî, qui renoue avec la tradition banniste en reformulant l'idéologie des Frères musulmans dans une perspective savante et réformiste, et en limitant le recours à la violence armée au cadre strictement défensif. Parallèlement, des déclinaisons locales comme le Hamas illustrent la mise en pratique de cette idéologie face à l'occupation, révélant la diversité des contextes d'application et la polymorphie des pratiques militantes. Enfin, à l'ère des soulèvements arabes (2010-2018), la confrérie se trouve confrontée à l'épreuve du pouvoir et à la remise en question de sa légitimité, révélant une reconfiguration de l'idéologie des Frères musulmans, tiraillée entre hybridations idéologiques, pragmatismes politiques et recours circonstancié au djihâd défensif. L'ensemble de ces trajectoires témoigne de la plasticité doctrinale du mouvement, capable de s'adapter à des contextes variés – de l'Égypte coloniale au Maghreb postcolonial, de l'Afghanistan en guerre à l'Occident en quête d'intégration – tout en conservant un socle idéologique commun. Par l'exploitation de sources primaires arabes, la mobilisation de sources inédites et la réalisation d'enquêtes de terrain, ainsi qu'une démarche interdisciplinaire croisant histoire, sociologie, science politique et théologie, cette recherche démontre que le djihâd tel qu'il est conçu dans l'idéologie des Frères musulmans ne peut être réduit à une essence immuable : il constitue une tradition en mouvement, façonnée par les contextes politiques et sociaux. Elle révèle l'existence d'une doctrine dominante officielle, définissant le djihâd armé principalement comme un djihâd défensif, tel que l'avait réhabilité Hassan al-Bannâ, mais traversée de débats, de dissidences et de pratiques multiples, où le rôle du leadership charismatique et des conjonctures géopolitiques apparaît déterminant. Ces matériaux originaux confirment et renforcent notre thèse, qui apporte une contribution inédite à l'étude de l'islamisme contemporain, en montrant que le djihâd doit être compris non comme une donnée fixe mais comme un champ de significations et de pratiques polymorphes en constante recomposition.

Jihad in the Thought of the Muslim Brotherhood (1928–2018): Doctrinal Evolution and the Polymorphism of Practices

This dissertation offers an analysis of the doctrinal evolution and the polymorphic practices of jihad in the thought of the Muslim Brotherhood between 1928 and 2018, through a chrono-thematic approach highlighting continuities and ideological ruptures over nearly a century of doctrinal history. Founded in 1928 by Hassan al-Bannâ, the Brotherhood emerged in the context of colonial domination and Western modernity, rehabilitating defensive jihad as a tool of reform and protection of the Muslim community. The first period was thus marked by an attempt to reconcile Islamic tradition with a comprehensive political project. The repression of the 1950s and 1960s produced a doctrinal rupture embodied by Sayyid Qutb, whose ideology of rupture, forged in the prison experience, introduced a dual vision of the world divided between al-jâhiliyya and al-hâkimiyya. Emphasizing theoretical elaboration rather than practical implementation, Qutb developed an ideological framework of total break with regimes deemed impious, which would durably shape the Islamist field. In a subsequent phase, the internationalization of jihad, theorized and put into practice by ‘Abdallah ‘Azzâm in Afghanistan, extended certain aspects of Qutb's thought but shifted the focus from the internal enemy to the external enemy, on Muslim land under foreign occupation. This transnational jihad was largely facilitated by an exogenous context—particularly the Afghan war and the international support that enabled its diffusion. A fourth phase is dominated by Yûssuf al-Qaradâwî, who reconnects with Bannâ's legacy by reformulating the Muslim Brotherhood's ideology in a scholarly and reformist perspective, while limiting the use of armed violence strictly to defensive contexts. In parallel, local declinations such as Hamas illustrate the practical application of this ideology in the face of occupation, revealing the diversity of contexts of implementation and the polymorphy of militant practices. Finally, in the era of the Arab uprisings (2010–2018), the Brotherhood was confronted with the test of power and the questioning of its legitimacy, revealing a reconfiguration of the ideology of the Muslim Brotherhood, torn between ideological hybridizations, political pragmatisms, and context-specific recourse to defensive jihad. These trajectories as a whole testify to the doctrinal plasticity of the movement, capable of adapting to diverse contexts—from colonial Egypt to postcolonial Maghreb, from war-torn Afghanistan to Western societies seeking integration—while maintaining a common ideological core. Through the use of primary Arabic sources, the mobilization of unpublished materials, and extensive fieldwork, combined with an interdisciplinary approach crossing history, sociology, political science, and theology, this research demonstrates that jihad as conceived within the ideology of the Muslim Brotherhood cannot be reduced to an immutable essence: it constitutes a tradition in motion, shaped by political and social contexts. It reveals the existence of an official dominant doctrine, defining armed jihad primarily as defensive jihad, as rehabilitated by Hassan al-Bannâ, yet traversed by debates, dissidences, and multiple practices, where the role of charismatic leadership and geopolitical conjunctures proves decisive. These original materials confirm and reinforce our thesis, which makes an original contribution to the study of contemporary Islamism by showing that jihad must be understood not as a fixed datum but as a field of meanings and polymorphic practices in constant recomposition.
Directeur de thèse :
Pierre-Jean LUIZARD
Unité de recherche :
Groupe sociétés, religions, laïcités
Membres du jury :
  • Directeur de thèse : Pierre-Jean LUIZARD , Directeur de recherche émérite (EPHE PARIS)
  • Rapporteur : Mohamed-Ali ADRAOUI , Professeur des universités (Université Paris Nord)
  • Examinateur : Haoues SENIGUER , Professeur des universités (Université Paul Valéry Montpellier)
  • Rapporteur : Alix PHILIPPON , Maître de conférences (Sciences Po Aix)
  • Examinateur : Henry LAURENS , Professeur émérite (Collège de France)
  • Examinateur : Laurent BONNEFOY , Chargé de recherche (CENTRE DE RECHERCHES INTERNATIONALES (CERI))
Diplôme :
Doctorat Religions et systèmes de pensée
Spécialité de soutenance :
Etudes arabes et islamiques