Avis de soutenance - doctorat - Matteo SPERANDINI
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Matteo SPERANDINI
Représentations du philosophe et schémas anthropologiques tripartites dans le haut Moyen Âge latin (Ve-XIIe siècles)
Cette thèse porte sur les représentations du philosophe dans le haut Moyen Âge latin, entre le IVe et la fin du XIIe siècle. Son objet d'étude spécifique est constitué de schémas anthropologiques tripartites, c'est-à-dire de classifications de l'humanité en trois formes de vie associées à trois genres d'êtres humains, dans lesquels le terme philosophus apparaît explicitement. La question centrale est de montrer comment les conceptions du modèle de vie et de l'idéal anthropologique du philosophe se relient à l'identification des profils intellectuels et sociaux susceptibles d'incarner cette figure.
Le travail s'inscrit dans un dialogue avec plusieurs orientations historiographiques. Il prolonge l'enquête de Thomas Ricklin sur la « préhistoire » de l'idéal du philosophe élaboré à la Faculté des Arts de Paris au XIIIe siècle, en montrant que, dès le début du XIIe siècle, la condition de philosophe constitue une forme d'identité que certains auteurs situent dans leur propre époque. La thèse contribue ainsi au débat historiographique sur la présence de la figure du philosophe dans le haut Moyen Âge latin, en plaidant pour une conception ouverte de cette figure, attentive aux transformations qu'elle a connues au fil des siècles. Enfin, elle permet de nuancer les jugements de Pierre Hadot sur l'absence d'une conception de la philosophie comme manière de vivre au Moyen Âge.
La thèse est organisée en quatre chapitres. Le premier examine les représentations négatives du philosophe développées dans le cadre de l'exégèse biblique, à travers des analogies entre le philosophe et divers animaux (surtout : grenouilles, poissons, oiseaux) dont les caractéristiques sont interprétées de manière allégorique pour stigmatiser la vanité, la curiosité et la superbe des philosophes, représentés avant tout comme des savants uniquement intéressés par l'étude de la nature. Cette triade de défauts, largement attestée chez Augustin d'Hippone, traverse tout le haut Moyen Âge et se retrouve encore chez Bernard de Clairvaux au XIIe siècle.
Le deuxième chapitre est consacré au schéma des tres ordines fidelium (ou tria genera hominum) et à la contribution décisive de Pierre Abélard, qui introduit les philosophes dans ce schéma en établissant une équivalence entre philosophes païens et moines chrétiens sur la base de leur appartenance commune à la catégorie des continentes.
Le troisième chapitre analyse plusieurs traditions textuelles : les gloses au Commentaire du « Songe de Scipion » de Macrobe (dont certaines sont inédites), deux commentaires sur le De inventione de Cicéron, l'interprétation allégorique du « Jugement de Pâris » depuis Fulgence le Mythographe jusqu'aux commentaires sur le De nuptiis et l'Énéide attribués à Bernard Silvestre, et les représentations négatives du philosophe chez Pierre le Mangeur et Absalon de Saint-Victor. La plupart des textes confirme le modèle du moine-philosophe comme dominant dans le haut Moyen Âge. Toutefois, les commentaires attribués à Bernard Silvestre présentent un profil de philosophe différent, plus proche de l'idéal du magister chartrain.
Le quatrième chapitre examine les schémas qui conçoivent l'être humain comme un être intermédiaire et mobile entre la nature animale et la nature divine, et constitue un terrain d'application expérimentale de la notion d'anthropo-poïèse élaborée par Francesco Remotti. Cette notion désigne les processus culturels par lesquels les êtres humains construisent des modèles d'humanité. À mon avis, les schémas médiévaux étudiés dans ma thèse possèdent un caractère anthropo-poïétique : ils véhiculent des conceptions de ce que signifie être humain. Dans ce cadre, la philosophie intervient comme un agent de transformation existentielle : se consacrer à la philosophie ou la négliger influe sur la définition même d'un individu.
Representations of the Philosopher and Tripartite Anthropological Schemes in the Latin High Middle Ages (5th-12th centuries)
This dissertation explores representations of the philosopher in the Latin High Middle Ages, from the fourth to the late twelfth century. It focuses on tripartite anthropological schemes, namely classifications of humanity into three forms of life associated with three types of human beings, in which the term philosophus appears explicitly. It examines how conceptions of the philosopher's way of life and anthropological ideal relate to the identification of the intellectual and social profiles capable of embodying this figure.
The study engages with several historiographical debates. It builds on Thomas Ricklin's work on the “prehistory” of the philosophical ideal developed at the thirteenth-century Faculty of Arts in Paris, showing that, from the early twelfth century onward, being a philosopher could be understood as a form of identity located in the authors' own present. More broadly, the dissertation argues for a flexible and historically evolving notion of the philosopher in the Latin Middle Ages. It also offers a reassessment of Pierre Hadot's claim that the Middle Ages lacked a conception of philosophy as a way of life.
The dissertation is structured in four chapters. The first analyzes negative representations of the philosopher in biblical exegesis, focusing on analogies with animals (especially frogs, fish, and birds). These allegories portray philosophers as vain, overly curious, proud, and primarily concerned with the study of nature. This cluster of criticisms, already prominent in Augustine of Hippo, persists throughout the period and is still found in Bernard of Clairvaux.
The second chapter examines the schema of the tres ordines fidelium (or tria genera hominum) and highlights the role of Peter Abelard, who integrates philosophers into this framework by equating pagan philosophers with Christian monks on the basis of their shared status as continentes.
The third chapter studies a range of textual traditions: glosses on Macrobius' Commentary on the Dream of Scipio (including unedited material), commentaries on Cicero's De inventione, allegorical readings of the “Judgment of Paris” from Fulgentius the Mythographer to works attributed to Bernard Silvestris, and critical portrayals of philosophers in Peter Comestor and Absalon of Saint-Victor. While most of these sources support the dominance of the monk-philosopher model, the texts attributed to Bernard Silvestris point to a different ideal, closer to that of the Chartrian magister.
The fourth chapter turns to schemes that present the human being as an intermediate and mobile entity between the animal and divine. It uses the concept of anthropo-poiesis developed by Francesco Remotti to interpret these models as cultural processes that construct ideas of what it means to be human. Within this framework, philosophy emerges as a transformative practice: engaging in or neglecting philosophy shapes the very definition of the individual.
Directeur de thèse :
Christophe GRELLARD
Cotutelle :
Fondation (ITALIE)
Unité de recherche :
Laboratoire d'études sur les monothéismes
Membres du jury :
- CoDirecteur de thèse : Christophe GRELLARD
- Rapporteur : Irene CAIAZZO , Directeur de recherche (CNRS/LEM)
- Rapporteur : Irene ZAVATTERO , Associate professor (Université de Trento)
- Examinateur : Catherine KÖNIG-PRALONG , Directeur d'études (EHESS)
- Examinateur : Luca BIANCHI , Full professor (Université de Milan)
- CoDirecteur de thèse : Luisa VALENTE , Full professor
Diplôme :
Doctorat Religions et systèmes de pensée
Spécialité de soutenance :
Philosophie, textes et savoirs