Le bassin de Wilkes, ce géant de glace peu étudié qui sommeille en Antarctique de l'Est
Le bassin sous-glaciaire de Wilkes est l’une des régions les plus vastes et les moins explorées de l’Antarctique. Pourtant, l’évolution de sa calotte pourrait avoir des conséquences majeures pour l’avenir de nos côtes. Cette immense cuvette, longue d’environ 1 400 kilomètres et large de 400 kilomètres, contient suffisamment de glace pour faire monter le niveau moyen de la mer de 3 à 4 mètres si elle venait à disparaître entièrement.
Une grande partie du socle rocheux se situe sous le niveau de la mer et s’enfonce progressivement vers l’intérieur du continent. Si des eaux océaniques relativement chaudes, issues du courant circumpolaire antarctique, parviennent à atteindre la base de la calotte, elles pourraient favoriser la fonte de la glace et son recul. Dans un contexte de réchauffement de l’océan, cette dynamique pourrait s’amplifier : la configuration du bassin rend en effet la calotte particulièrement sensible à la pénétration de l’océan sous la glace. Pour l’instant, il est impossible de déterminer précisément à quelle vitesse un tel processus pourrait se produire, car les observations restent très limitées. Nous disposons principalement de données satellitaires et de quelques mesures réalisées depuis des avions, mais nous connaissons encore mal la topographie du socle et des fonds marins ainsi que la circulation des eaux autour des glaciers.
Un groupe de travail, qui constituera prochainement le groupe d’action du Wilkes Land Subglacial Basin (WSB) du SCAR (Scientific Committee on Antarctic Research), réunit des scientifiques issus de près de 30 organismes différents, dont l’EPHE – PSL. Dans un article publié dans Nature Reviews Earth & Environment*, ces chercheurs ont passé en revue l’évolution de la calotte du bassin au cours des derniers millions d’années afin de mieux comprendre le comportement de cette glace dans des conditions climatiques plus chaudes.
*King, M., Bertler, N., Anandakristan, S., Barruol, G., Bentley, M., Crosta, X., Christoffersen, P., Colleoni, F., De Santis, L., Escutia, C., Etourneau, J. et al., Dynamic instability of the Wilkes Land Subglacial Basin Ice Sheet, East Antarctica (2026), Nat Rev Earth Environ, doi.rg/10.1038/s43017-026-00827-6.
encerclés par de la glace de mer, à proximité du glacier de Ninnis
(crédit J. Etourneau).
Les archives géologiques montrent que, lors de périodes où le climat était plus chaud qu’aujourd’hui, notamment au Pliocène et au cours de certaines périodes interglaciaires, le bassin de Wilkes a probablement connu des phases importantes de retrait. Ces épisodes constituent de précieux éléments de comparaison pour comprendre la sensibilité de la calotte au réchauffement, même s’ils ne sont pas des analogues parfaits du changement climatique actuel. Les projections pour l’avenir du bassin de Wilkes restent, elles aussi, incertaines et diffèrent notamment par leur calendrier et leur ampleur. Elles soulignent néanmoins la vulnérabilité potentielle de cette région et la possibilité que sa contribution à l’élévation du niveau marin devienne significative à l’échelle mondiale si le réchauffement se poursuit. Il devient donc urgent d’explorer cette région. Cartographier les fonds marins, mesurer la température et la salinité de l’océan, et étudier les sédiments et les roches enfouis sous la glace permettraient de mieux comprendre la réponse de la calotte aux réchauffements passés.
Dans cette optique, la mission océanographique PIONEER, portée par D. Evangelinos et J. Etourneau et prévue en février 2027, financée par le projet européen POLARIN à bord du navire italien de recherche Laura Bassi, tentera d’apporter de nouvelles réponses. L’équipe cherchera notamment à collecter des données dans la colonne d’eau ainsi que de nouvelles carottes sédimentaires au plus près des glaciers de Cook et de Ninnis. L’objectif sera notamment de récupérer des archives climatiques couvrant les derniers cycles climatiques dans des zones encore inexplorées mais essentielles pour comprendre l’évolution du bassin. Ces données viendront également alimenter une demande de financement auprès de IODP3-ICDP (International Ocean Drilling Programme/International Continental Drilling Program) prévue en 2027, portée par Johan Etourneau et Nancy Bertler, pour le projet de forage WARM (Wilkes Land ice sheet and shelf vulnerability to warm climates) visant à obtenir des enregistrements marins et continentaux couvrant des échelles de temps beaucoup plus longues, jusqu’à plusieurs millions d’années.
Le défi est immense, mais l’enjeu l’est tout autant : mieux connaître Wilkes aujourd’hui, c’est réduire notre incertitude sur le niveau des mers de demain.
Article rédigé par Johan Etourneau,
maître de conférences à l’EPHE – PSL (section des Sciences de la Vie et de la Terre).
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6 octobre 2026