Kaddish pour les vivants
Kaddish pour les vivants
« Un jour, pointant du doigt une photo de leur maison d’Algérie, ma tante Gisèle m’a dit : ‘Au fond, toi aussi tu es un descendant de Mascara’. Être le descendant d’une ville que l’on n’a jamais visitée a une saveur singulière. Il n’est plus question d’arbre, ici, ni de sève. Ni de sang. Juste d’une carte aux tons passés, en partie recouverte de photos noir et blanc à moitié effacées. Au centre, Mascara. Autour, Bayeux, Agris, Paris. Tétouan où mon grand-père a vu le jour. Guayaquil où il s’est exilé pour échapper à la misère. Oran, où son fils, mon père, a été lycéen. Poitiers, où ce dernier a épousé ma mère, dans la réprobation et le silence. Istanbul, où est née mon éveilleuse des matins clairs. Tel-Aviv, aussi, où elle a vécu et où tant des siens continuent de vivre. Je suis cette géographie-là, réelle, imaginée, anarchique et brouillée, peuplée par tous ceux que j’ai aimés, ou rêvés, certains morts, d’autres vivants. Je suis le chemin sinueux qui relie tous ces lieux, je suis le voyageur, le fiacre, le cocher et le cheval. Je suis une diaspora à moi tout seul. Pas tout à fait ici. Toujours un peu ailleurs. Nomade immobile, exilé sans exil. Sur cette carte, désormais, malgré moi, par l’effet d’une violence extrême, il y a aussi Gaza, où je ne suis jamais allé non plus. Honorer, c’est raconter. Et raconter, c’est aussi parfois prier. Voici donc ma prière. Et ma réponse à la seule question qui vaille : ai-je bien accueilli l’héritage ? Ai-je été fidèle à ces êtres et à ces lieux, vivants ou disparus, qui m’ont fait ce que je suis ? »