Olga KOBENKO

Diplôme :
Doctorat
Mention :
Religions et systèmes de pensée
Date :
samedi 04 juin 2022 - 13:00
Le néoplatonisme en Russie à l'aube de l'ère bolchevique : l'œuvre des années 20 d'Alexeï Lossev

Olga KOBENKO soutiendra sa thèse de doctorat préparée sous la direction de M. Philippe HOFFMANN

  • EPHE-Sorbonne, 17 rue de la Sorbonne, 75005 Paris. Salle Gaston Paris
  • Jury : M. Philippe HOFFMANN, Mme Françoise LESOURD, M. Jérôme LAURENT, M. Antoine ARJAKOVSKY, Mme Anne-Lise DARRAS-WORMS, M. Antoine ARJAKOVSKY

Résumé

Ce travail propose une relecture de l'œuvre des années 20 de l'éminent historien de la philosophie antique Alexeï Lossev sous un angle nouveau. Nous avons abordé ses commentaires aux textes de Platon, d'Aristote, de Plotin et de Proclus comme des textes philosophiques à part entière dans lesquels s'est exprimée la pensée de l'exégète russe lui-même. Alexeï Lossev était un brillant représentant de la culture académique de la Russie prérévolutionnaire. Au tournant du XXème siècle, la philosophie russe, retardée pendant longtemps dans son développement, avait, pour la première fois dans son histoire, atteint le stade de la pensée indépendante entrant, sur le pied d'égalité, dans un dialogue avec la pensée occidentale. Lossev fut l'un des derniers héritiers de cette tradition. Or, exposé à partir des années 20, au contexte totalitaire du régime bolchévique et ne pouvant plus exposer librement ses pensées, il choisit de le faire sous la forme du commentaire aux textes classiques. Avec Lossev, nous sommes face à une situation historique unique où l'on voit renaître, dans la Russie soviétique, le paradigme de la philosophie comme exégèse décrit par Pierre Hadot. Lossev pourrait être comparé aux commentateurs de !'Antiquité tardive, qui, eux-aussi travaillant dans des conditions peu propices à l'expression des pensées individuelles, développaient leurs doctrines philosophiques sous la forme du commentaire aux textes faisant autorité, avant tout, ceux de Platon et d'Aristote. C'est pourquoi nous avons abordé les commentaires d'Alexeï Lossev comme un exemple original d'écriture sous la domination. Ecrivant sur les auteurs classiques Lossev pose et résout des questions philosophiques générales, qu'il s'agisse de la structure de l'être et de la pensée ou du sens de la vie. L'angle de cette étude permet de révéler la pensée originale de cet auteur, de mettre en lumière le regard vif et synthétique qu'il porte sur !'Antiquité comme une totalité culturelle interrogeant celle-ci du point de vue de la tradition patristique, ainsi que du point de la pensée moderne. Au fil de cette lecture insolite, la tradition platonicienne est présentée comme une pensée du dévoilement énergétique de l'être dans le symbole et dans le mythe. Lossev délivre également une analyse originale de la philosophie antique comme fondée sur l'intuition de la sculpture et sur l'idée du cosmos. Ce projet exégétique insolite culmine dans l'apologie du mythe. Paradoxalement, ce penseur vivant sous la domination, au lieu d'opposer à la déraison ambiante la parole de la raison, parachève son projet philosophique par une apologie du mythe dans lequel il voit la forme suprême de la pensée.

Abstract

Alexei Lossev was a brilliant descendant of the Russian academic tradition of the beginning of the 20th century. By that time, the Russian philosophy woke up of its long stagnation and gave birth to several generations of genuine thinkers. Lossev received his education during this period when the thinkers could enjoy a freedom of public discussion. Yet, in the 1920s he witnessed a practically complete suppression of any liberty of public expression of individual thoughts do to the birth of a totalitarian Soviet State. Far from the ambition to join the new propaganda machine, he choose to express publicly his independent thought through the commentary on ancient texts. This implies that we need to revaluate his historical-philosophical work as a striking example of writing between the lines, as a consequence of persecution on free thinking. Exploring his commentaries on the works of Plate, Aristotle's, Plotinus and Proclus, should lead us to understand his own philosophical positions. We argue that Losev's choice to become a historian of Ancient Greek philosophy and to express his persona! opinions in a form of a commentary to the ancient texts, should be viewed as a striking example of a renaissance in the soviet Russia of the exegetic paradigm of philosophical thinking which was common during the late Antiquity, when a free expression of individual opinions was net encouraged. Alexei Lossev is in a way an avatar of a neoplatonic commentator who uses to express his persona! opinions under the name of officially recognized philosophical authorities, such as Plate or Aristotle. That's why we chose to read Lossev's historical and philosophical analyses of neoplatonic philosophers as philosophical texts which aim to respond to general theoretical and existential problems. Reading Lossev's commentaries through the lens of such approach we discovered his genuine vision of Antiquity as a cultural whole which he explored both though the lens of oriental Christian thought and through the lens of contemporary philosophy. We examined in particular his conception of Platonism as a philosophy of an energetical symbol and as an ontology of built on the idea of revelation of being in the myth. Lossev's exegetical project culminates in his apology of the myth. Paradoxically, this heterodox thinker who lived under the conditions of persecution, instead of opposing to the ambient madness a rational thinking, chose to defend the idea that the mythological thinking is the quintessence of human thought.