Claudine SCHMALTZ

Diplôme :
Doctorat
Mention :
Religions et systèmes de pensée
Date :
jeudi 24 mars 2022 - 12:30
Une pensée trajective au fondement de la poésie japonaise - Réflexion traductologique autour des poèmes d'amour du Man'yōshū

Claudine SCHMALTZ soutiendra sa thèse de doctorat préparée sous la direction de M. Alain ROCHER

  • EPHE - En Sorbonne, 17 rue de la Sorbonne, 75005 Paris - Salle Gaston Paris
  • Jury : M. Alain ROCHER, M. Daniel STRUVE, Mme Sumie TERADA, M. Kazumitsu NISHIZAWA, M. François MACE, M. Augustin BERQUE

Résumé

Cette thèse est une étude d'herméneutique portant sur les poèmes du Man'yōshū. Empruntant à la mésologie d'Augustin Berque le concept de trajectivité – signifiant un mouvement de va-et-vient entre deux pôles opposés dans une dynamique produite par un couplage de forces -, nous appliquons ce concept à l'étude des poèmes japonais anciens pour signifier que la structure de leur composition - aussi bien que la pensée créatrice qui la sous-tend - procède d'un double mouvement associant les choses observées dans la nature et l'expression des sentiments humains. Le corpus de l'étude est principalement composé de sōmonka, « poèmes d'échange amoureux », lesquels sont souvent structurés en trois partis : 1°) jo-kotoba, « mots introductifs », 2°) chinshibu,« expression des sentiments », et 3°) tsunagi-kotoba, « mots de liaison ». La plupart des références sont de source japonaise et s'étendent sur toute l'histoire de la réception du Man'yōshū. Tout en appuyant nos analyses sur les travaux académiques réalisés au Japon, nous développons une réflexion à visée traductologique, non seulement dans l’intention de traduire les poèmes, mais également pour en éclairer la structure et le fonctionnement de manière à fonder nos interprétations. Dans la première partie, nous exposons les connaissances nécessaires pour situer notre corpus de poèmes dans le contexte de l'histoire sociale et littéraire, et nous dressons un tableau général de la culture de l'amour à l'époque du Man'yō. Dans la deuxième partie, nous examinons plusieurs poèmes à structure ternaire (jo-kotoba, chinshibu et tsunagi-kotoba) au prisme de la trajectivité, en accordant une attention particulière au fonctionnement du troisième vers – le vers médian d'un poème qui en compte cinq -. Dans la troisième partie, nous développons cette réflexion en analysant des poèmes qui ne sont pas exclusivement structurés en trois parties afin de montrer que l'hypothèse trajective se marque par divers autres moyens de rhétorique : par exemple à travers l'emploi des makura-kotba, « mots-oreillers », à travers le dialogue qui s'instaure dans les sōmonka ou dans les poèmes à citation, ou encore dans la relation entre un poème long et un poème court (hanka). En conclusion, nous mettons en évidence l'impact de cette construction trajective du point de vue de la temporalité qui se déploie dans les poèmes les plus réussis – l'art du poète est alors de sertir un moment du vécu dans les formes du poème pour créer l'illusion d'un présent qui dure indéfiniment - . Nous montrons par ailleurs que les poèmes du Man'yōshū, dont de nombreux commentateurs disent qu’ils produisent des effets saisissants de vivacité, se construisent dans une articulation structurelle et syntaxique qui ressortit à la dynamique d’une pensée en elle-même trajective. En épilogue, nous distinguons les visées respectives des travaux d’exégèse et de traductologie. En effet, une étude des poèmes du Man'yōshū pourrait difficilement s'élaborer en négligeant les modèles développés au Japon et fixés par une longue tradition herméneutique, mais elle ne pourrait pas non plus ouvrir de nouvelles perspectives si elle ne se détachait pas de ces modèles académiques. En elle-même, la réflexion traductologique offre une nouvelle perspective sur la trajectivité puisqu'elle s'intéresse à la médiation qui s'opère à travers la traduction entre deux langues, deux cultures et deux histoires a priori étrangères l'une à l'autre. Elle porte en elle, par ailleurs, une dichotomie avec les études exégétiques, dans la mesure où elle vise à constituer un sujet, au contraire de l'exégèse qui vise à constituer des objets. Voyant dans cette dualité un exemple paradigmatique de la trajectivité appliquée au croisement de la science et des arts, nous concluons à la nécessité d'une discussion transdisciplinaire pour enrichir les théories existantes et développer une réflexion commune sur l'enjeu des études sur le Man'yōshū dans notre monde à la fois multiculturel et humain.

Abstract

This thesis is a hermeneutical study of Man'yōshū poetry. Borrowing the concept of trajectivity – i.e., a dynamic created by a coupling of forces moving back and forth between two opposite poles – from Augustin Berque's mesology, we apply this concept to the study of ancient Japanese poems. Through this approach, we note that the poems' composition – as well as the underlying creative thought – arises from a double movement that combines things found in nature and the expression of human feelings. The corpus of the study primarily consists of sōmonka, "love exchange poems," which are often structured in three parts: (i) jo-kotoba, "introductory words", (ii) chinshibu, "expression of feelings," and (iii) tsunagi-kotoba, "connecting words." Most references stem from Japanese sources and span the entire history of the reception of Man'yōshū. While our analyses largely rely on the academic work carried out in Japan, we develop a reflection with a translatological intent, not only with the aim of translating the poems, but also to shed light on their structure and functioning as a basis for our interpretations. In the first part, we expose the knowledge necessary to place our poetic corpus in its historical context from a social and literary standpoint, and we broadly depict the culture of love during the Man'yō era. In the second part, we examine several poems with a three-part structure (jo-kotoba, chinshibu and tsunagi-kotoba) through the lens of trajectivity, placing special focus on the functioning of the third verse – the middle verse of a five-verse poem -. In the third part, we develop this reflection by analysing poems lacking a three-part structure to proof that the trajective hypothesis is marked by other rhetorical means such as, for example, makura-kotoba, “pillow words,” the dialogue that takes place in the sōmonka, or in quotation poems or in the relationship between a long poem and a short poem (hanka). In conclusion, we bring to the fore the impact of this trajective construction from the point of view of temporality that unfolds in the most successful poems – thus, the poet's artistry lies in transposing lived moments into poems to create the illusion of an ever-lasting present -. We also show that the poems of the Man'yōshū – which produce striking liveliness effects according to numerous commentators – are constructed in a structural and syntactic articulation arising from the dynamics of an essentially trajective thought. In closing, we explore and distinguish the respective aims of hermeneutical and translation work. For a study of Man 'yōshū's poetry could hardly be accomplished by neglecting the models developed in Japan and fixed by a long hermeneutical tradition, nor could it open up new perspectives without detaching itself from such academic models. In itself, translatological reflection offers a new perspective on trajectivity since it focuses on the mediation emerging from the translation between two languages, two cultures, and two histories, a priori foreign to each other. Moreover, its goal differs from that of exegetical studies, insofar as it aims to constitute a subject while the exegesis seeks to constitute objects. Given that, in our view, this duality represents a paradigmatic example of trajectivity applied to the intersection of science and the arts, we conclude that there is a need for a transdisciplinary discussion to enrich existing theories and develop a common reflection on the issue of Man’yōshū studies in our multicultural human world.