Carmen GRABUSCHNIG

Diplôme :
Doctorat
Mention :
Religions et systèmes de pensée
Date :
lundi 29 mars 2021 - 14:00
Une jeunesse en quête d’autonomie : les pirates de l’edelweiss. Retour sur une révolte sans armes contre le nazisme

Carmen GRABUSCHNIG soutiendra sa thèse de doctorat préparée sous la direction de M. Paul ZAWADZKI

  • EPHE - Fondation de la Maison des Sciences de l’Homme - 54, boulevard Raspail - 75006 Paris - Salle 1
  • Jury : M. Paul ZAWADZKI, M. Patrick FARGES, Mme Martine BENOIT, Mme Sophie NORDMANN, M. Jacques SEMELIN

Résumé

Alors que le service dans la jeunesse hitlérienne devint, en 1939, une obligation pour chaque fille et garçon allemand âgé entre 10 et 18 ans, plusieurs milliers d’adolescents dans les villes de l’Ouest du Reich refusèrent l’adhésion à l’organisation de jeunsse de l’État, préférant une sociabilité alternative : les pirates de l’edelweiss. Étant donné leur enfance sous le nazisme et leur faible niveau de politisation, cette rupture pose une énigme dont nous voudrions rendre compte. Le national-socialisme fut parfois compris (cf. Louis Dumont) comme la tentative de réagir aux tendances individualistes de la modernité par la réintroduction de principes holistes. Les études sur le totalitarisme (Hannah Arendt) ont parfois avancé de leur côté que l’isolement que l’individualisme tend à produire est un terrain fertile à la domination totale. Face à ces deux thèses classiques, le présent travail se propose d’éclairer l’opposition des pirates de l’edelweiss au régime national-socialiste et d’étudier comment ces jeunes non conformistes ont su dépasser leur isolement, tout en se dressant contre les aspirations holistes inhérentes au projet national-socialiste. Comment ces groupes oppositionnels permettaient-ils la valorisation des individus en leur sein ? Comment embrassaient-ils les valeurs de l’individualisme moderne (principalement la valeur de l’indépendance comprise comme absence d’ingérence extérieure) sans pour autant se replier sur eux-mêmes (condition nécessaire pour tenir face à un régime totalitaire) ? Pour saisir ce positionnement singulier des pirates de l’edelweiss, en comparaison notamment avec la sociabilité juvénile « normale » de l’époque, à savoir la jeunesse hitlérienne, nous examinons d’abord leur mode d’organisation, les relations entretenues en leur sein ainsi que les activités pratiquées. Puis nous analysons comment leur orientation individualiste se trouva infléchie sous l’effet de la répression ; plus précisément comment l’expérience de la violence nazie renforça leur cohésion et leur détermination d’agir ensemble, puis introduisit une ouverture à l’autre. Nous interrogeons enfin si cette reconnaissance de l’autre ne donnait pas à leur combat une dimension dépassant le cadre restreint de leur groupe et de son indépendance, le rapprochant ainsi de l’idéal de l’autonomie.

Abstract

While service in the Hitler Youth became obligatory in 1939 for every German boy or girl ages 10 to 18, thousands of adolescents in the west of the Reich refused membership in the national youth organization, preferring an alternative means of socialization: The Edelweiss Pirates. Given their childhood under Nazism and their low level of politicization, this rupture poses an enigma that we would like to investigate. National Socialism has sometimes been understood (cf. Louis Dumont) as an attempt to react to the individualistic tendencies of modernity by reintroducing holistic principles. Research on totalitarianism (cf. Hannah Arendt) has maintained that the isolation occasionally brought about by individualism has been a fertile ground for totalitarian domination. In view of these two classic theses, the present work attempts to shed some light on the Edelweiss Pirates’ opposition to the National Socialist regime by studying how these young nonconformists were able to overcome their isolation while rising up against the holistic aspirations inherent to the National Socialist project. How did these contrarian groups enable the valorization of the individual within them? How did they support the values of modern individualism (primarily the value of independence, understood as the absence of external interference) without shutting themselves away (a necessary condition to stand up against a totalitarian regime)? In order to understand the unique positioning of the Edelweiss Pirates, particularly when compared to the “normal” juvenile social group of the time – namely the Hitler Youth – we first examine their organizational structure, the relationships maintained within them, and the chosen activities. We then analyze how their individualistic orientation was altered as a result of repression; more precisely, we look at how experiencing Nazi violence increased their overall cohesion, their determination to act in unison, and finally their allowance of an openness towards “the other.” We finally question whether this recognition of “the other” gave their combat a dimension that exceeded the restrictive framework of their group and its independence, bringing it closer to an ideal of autonomy.