Alice CROQ

Diplôme :
Doctorat
Mention :
Religions et systèmes de pensée
Date :
jeudi 18 novembre 2021 - 13:30
Les représentations de l'au-delà chez les chrétiens de Syrie-Mésopotamie durant lespremiers siècles de l'Islam, à partir de l'édition critique de l'Apocalypse de Grégoire d'Édesse

Alice CROQ soutiendra sa thèse de doctorat préparée sous la direction de Mme Muriel DEBIÉ

  • Ecole Normale Supérieure. 45, rue d'Ulm, Paris 75005 - Salle Dussane
  • Jury : Mme Muriel DEBIÉ, M. Mathieu TILLIER, M. Herman TEULE, M. Alexander TREIGER, M. André BINGGELI, Mme Barbara ROGGEMA

Résumé

L’Apocalypse de Grégoire d’Édesse est emblématique de l’intérêt des milieux monastiques et cléricaux pour le sort de l’âme entre la mort et le jugement dernier en pays d’Islam. Aujourd’hui méconnue,cette vision du jugement des âmes, du paradis et des enfers, attribuée à l’ascète fictif Grégoire de la montagne d’Édesse, fut largement copiée et traduite tout au long du Moyen Âge. Après un premier volume consacré à l’histoire de sa transmission jusqu’à l’époque moderne et à l’édition critique du texte arabe, le second volume contextualise les représentations du monde des morts dans les littératures chrétiennes en langues syriaque et arabe de la fin du VIIe au Xe siècle. En croisant ce corpus largement inédit avec les sources iconographiques, épigraphiques et archéologiques, nous avons cherché à saisir l’évolution et la diffusion des doctrines. Transmise dans 57 témoins manuscrits en langue arabe, l’Apocalypse de Grégoire fut traduite en guèze en Éthiopie au XIVe siècle et en syriaque au Kérala (Inde) au XVIIe siècle. D’un point de vue littéraire, elle réinvestit le genre tardo-antique de l’apocalypse personnelle, dans la veine de l’Apocalypse de Paul, et participe à diverses tendances de la littérature arabo-islamique et médio-byzantine. Liée au cycle des lectures du Carême, sa fonction pastorale explique certainement sa popularité. En décrivant les rétributions des justes et les châtiments des pécheurs, le texte prescrit une série de comportements. L’au-delà fonctionne comme une projection idéalisée du monde d’ici-bas : les injustices terrestres sont compensées par la justice divine,dans un paradis dont les chrétiens ont le monopole. L’attention accordée au sort de l’âme dans l’Apocalypse de Grégoire trouve un écho dans la production théologique d’une période dite « de formation » de l’Islam (IIe-IVe s. AH/VIIIe-Xe s. AD). L’avènement de l’islam et l’émulation intellectuelle du premier siècle abbasside poussent les autorités ecclésiastiques à (re)formuler et à formaliser leurs dogmes. Dès la fin du VIIIe siècle, la définition du sort de l’âme devient un marqueur confessionnel : tandis que l’Église de l’Est prône la doctrine du sommeil de l’âme, l’Église syro-miaphysite défend l’idée que l’âme conserve sa conscience après la mort. Cette doctrine de la conscience de l’âme est utilisée pour promouvoir les rites funéraires et les pratiques liées au culte des morts, comme la commémoration et les donations pro anima. Pour ce faire, les auteurs mobilisent des traductions de la littérature patristique de langue grecque, l’héritage de leur tradition scolastique et les développements de la philosophie dans les cercles savants irakiens. Ce dynamisme intellectuel est perceptible dans un autre discours, dirigé contre l’eschatologie islamique. Les auteurs chrétiens opposent la « spiritualité » du paradis chrétien à la « sensualité » du paradis des musulmans, décrits comme des êtres essentiellement matérialistes. De l’historiographie syro-arabe, cette représentation passera à Byzance puis en Occident et ne s’est jamais vraiment épuisée. La polarisation entre au-delà chrétien et au-delà islamique permet aux auteurs chrétiens de justifier certaines croyances et pratiques chrétiennes, comme l’orientation de la prière (qibla) vers l’est et la vêture des dépouilles. En somme, l’au-delà devient un réel sujet de préoccupation et d’étude à l’époque islamique, et a des implications culturelles, sociales et économiques importantes pour les fidèles. Enfin, l’enquête met en évidence une forme d’homogénéité culturelle chez les chrétiens de la région, notamment du fait de lectures communes. L’Apocalypse de Grégoire, entre autres textes, invite à se détacher des catégories confessionnelles pour privilégier une approche régionale. Dans le futur, l’étude des réseaux dans lesquels s’inscrit la migration des textes, des motifs et, parfois, des hommes, devrait nous offrir une meilleure compréhension des interactions culturelles en terre d’Islam.

Abstract

The Apocalypse of Gregory of Edessa is emblematic of the interest of monastic and clerical circles forthe fate of the soul between death and the Last Judgment in the Islamicate World. Little known today, this vision of the judgment of souls, paradise and hell, attributed to the fictional ascetic Gregory of the mountain of Edessa, was widely copied and translated throughout the Middle Ages. The first volume of the dissertation contains the history of its transmission up to modern times and the critical edition ofthe Arabic version. The second volume contextualises the world of the dead’s representations in Syriac and Arabic Christian literature from the late 7th to the 10th century. Crisscrossed with iconographic, epigraphic and archaeological sources, this corpus allows to trace the evolution of doctrines related to afterlife. Preserved in 57 Arabic manuscripts, the Apocalypse of Gregory was also translated into Ge’ezin Ethiopia in the 14th century and into Syriac in Kerala (India) in the 17th century. From a literary point of view, the text reuses the Late Antique genre of the personal apocalypse, in the vein of the Apocalypse of Paul, and participates more broadly in various trends in Islamic and Middle Byzantine literature. Linked to the cycle of Lent readings, its pastoral function certainly explains its popularity. The text prescribes a series of behaviours by describing the retributions of the righteous and the punishments of sinners. The hereafter functions as an idealised projection of the earthly world: terrestrial injustices are compensated by divine justice in paradise, monopolised by Christians. The attention given to the soul’s fate in the Apocalypse of Gregory finds an echo in the theological production of a period known as the “formation” of Islam (2nd-4th centuries AH / 8th-10th centuries AD). The advent of Islam and the intellectual emulation of the first Abbasid century pushed the ecclesiastical authorities to (re)-formulate and formalise their dogmas. From the end of the 8thcentury, the definition of the soul’s fate after death becomes a denominational marker: while the Church of the East advocates the doctrine of the soul sleep, the Syrian Orthodox Church defends the idea that the soul retains its consciousness after death. The doctrine of soul consciousness is used to promote funeral rites and practices related to the cult of the dead, such as commemoration and proanima donations. The authors mobilise translations of Greek-language patristic literature, the legacy of their scholastic tradition, and philosophy developments in Iraqi scholarly circles. This intellectual dynamism can be seen in another discourse directed against Islamic eschatology. Christian authors contrast the “spirituality” of Christian paradise with the “sensuality” of the paradise of Muslims, described as essentially carnal and materialistic. From Syro-Arabic historiography, this polemical topos will pass to Byzantium and further to the Latin West, enjoying a lasting popularity. The polarisation between the Christian hereafter and the Islamic one allows Christian writers to justify certain Christian beliefs and practices, such as the eastward orientation of prayer (qibla) and the dressing of the mortal remains. The hereafter becomes a subject of concern and study during the Islamic period, and has significant cultural, social and economic implications for the believers. Finally, our investigation revealed a certain cultural homogeneity among Christians in the region, mainly due to the shared literary heritage. Our analysis of the Apocalypse of Gregory, and related texts, invites scholars to breakaway from approaching it via the conceptual framework of rigid confessional divisions in favour of amore nuanced regional approach. In the future, the study of the networks in which the migration of texts, motifs and, sometimes people, takes place should offer a better understanding of cultural interactions in the Islamicate world.