L’héritage militaire napoléonien : quatre questions à Martin Motte

lundi 17 mai 2021 - 11:00

À l'occasion du bicentenaire de la mort de Napoléon, entretien avec Martin Motte, spécialiste de l'histoire de la pensée stratégique et des cultures militaires.

Napoléon à la Bataille d'Austerlitz. Tableau du baron Gérard. Dans un élan, le général Rapp apporte à Napoléon les drapeaux et les canons pris à l’ennemi. Château de Versailles.

Napoléon à la Bataille d'Austerlitz. Tableau du baron Gérard. Dans un élan, le général Rapp apporte à Napoléon les drapeaux et les canons pris à l’ennemi. Château de Versailles.

Napoléon bouleverse-t-il l’art de la guerre ? Peut-on parler de révolution stratégique ou tactique ?

À l’origine, c’est la Révolution française qui a bouleversé l’art de la guerre en remplaçant l’armée de métier par une armée de masse. Mais le chaos ambiant n’a pas permis aux révolutionnaires d’exploiter pleinement cette innovation : il y a fallu la remise en ordre opérée par Napoléon. De même que celui-ci a fait la synthèse politique de l’Ancien Régime et de la Révolution en instaurant une monarchie à substrat républicain, il a réalisé leur synthèse militaire en professionnalisant au camp de Boulogne une armée issue de la conscription.

Cette armée a dès lors cumulé les avantages de la qualité et de la quantité, avec en prime l’élan idéologique issu de la Révolution et canalisé par Napoléon. Elle a donc pu se projeter très loin à une allure deux fois plus grande que celle des armées adverses, ce qui a permis à l’Empereur de manœuvrer sur leurs flancs et leurs arrières afin de les surprendre. À cet atout stratégique s’est ajouté l’atout tactique du combat interarmes, qui démultipliait les effets propres de l’infanterie, de l’artillerie et de la cavalerie par leur action solidaire. Au total, la guerre napoléonienne a bien représenté une révolution militaire sans précédent.

Quel est le legs napoléonien à la doctrine militaire française ?

Napoléon n’ayant pas écrit de traité militaire, son legs est passé par les théoriciens du début du XIXe siècle, notamment le Suisse Jomini et le Prussien Clausewitz. Si le premier s’est plutôt intéressé à la forme des opérations napoléoniennes et le second à la philosophie de la guerre dont elles procédaient, tous deux ont montré que les succès de l’Empereur reposaient entre autres sur la maîtrise de principes intemporels : la concentration des efforts, l’économie des forces (c’est-à-dire leur synergie optimale) et la surprise. Lecteur attentif de Jomini et de Clausewitz, le futur maréchal Foch a repris ces principes vers 1900 en leur ajoutant la liberté d’action. L’actuelle doctrine française est essentiellement fochienne, en quoi elle est bien d’origine napoléonienne.

Mais ce qui est vrai au plan des principes intemporels ne l’est plus du tout quand on passe à leurs procédés d’application, contingents par nature. L’esprit de la stratégie napoléonienne est toujours vivant, non les schémas opératifs de Napoléon. En effet, ils reposaient sur une armée de masse et visaient à satisfaire des ambitions expansionnistes, deux éléments qui n’existent plus dans la France actuelle. Quant aux formations tactiques employées par l’Empereur, l’évolution de l’armement les avait déjà condamnées en 1900, comme le constatait Foch. A fortiori sont-elles inapplicables aujourd’hui.

À l’heure du cyberespace et des nouvelles conflictualités, Napoléon continue-t-il à nourrir le débat stratégique ?

Comme l’a montré mon collègue et ami Jérôme de Lespinois, en particulier dans ses conférences à l’EPHE, les caractéristiques du cyberespace en font un milieu où les principes illustrés par Napoléon sont pleinement valables : la liberté d’action parce qu’il s’agit d’un espace très ouvert, l’économie des forces parce que la plasticité des réseaux facilite la manœuvre numérique, la concentration des efforts parce qu’une cyberguerre de haute intensité suppose beaucoup d’ordinateurs à forte capacité de calcul, la surprise enfin en raison de la vitesse de propagation des électrons et de l’existence de vulnérabilités imparfaitement identifiées dans les logiciels.

Les nouvelles conflictualités, pour leur part, n’ont pas déclassé les principes pérennes de la guerre mais en ont suscité d’autres à teneur plus politique, comme la légitimité de l’action ou la retenue (qui n’ont pas vraiment caractérisé la conduite de Napoléon en Espagne !). Cela dit, le retour des menaces interétatiques ramène aujourd’hui l’attention vers des formes de guerre plus classiques, ou si l’on veut plus napoléoniennes.

Peut-on apprendre à être stratège ?

Napoléon disait que la guerre est « un art tout d’exécution ». Comme n’importe quel art, elle a une théorie et cette théorie peut s’apprendre. Mais connaître le solfège ne suffit pas à faire un bon musicien : il y faut aussi des dons…

**
*

Martin Motte, ancien élève de l'École normale supérieure (Ulm), est directeur d'études à l’École Pratique des Hautes Études - PSL. Il est aussi responsable du cours de stratégie de l’École de Guerre. Ses recherches portent sur l'histoire de la guerre (XIXe-XXe siècles), la pensée stratégique et les cultures militaires. Il est coauteur de La mesure de la force. Traité de stratégie de l’École de guerre, Tallandier, 2018. Il a dirigé le MOOC « Cours de stratégie de l'École de Guerre », réalisé par l'EPHE-PSL en partenariat avec l'École de Guerre.