Hommage à Jean-Louis Ferrary

lundi 31 août 2020 - 11:00

Denis Rousset rend hommage à Jean-Louis Ferrary au nom de la section des Sciences historiques et philologiques.

Jean-Louis FerraryJean-Louis Ferrary est décédé le 9 août 2020. En lui disparaît prématurément, à la grande tristesse de ses collègues, élèves et amis attachés à cet esprit pénétrant et cette personnalité bienveillante, l’un des grands antiquisants contemporains, dont l’œuvre et l’action rayonnent bien au-delà de l’EPHE et de l’Université française et francophone.

Né le 5 mai 1948, Jean-Louis Ferrary parcourt avec brio les étapes de la voie classique pour les disciplines qu’il devait illustrer : École normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégation de Lettres classiques, École française de Rome, diplôme de l’École pratique des Hautes études (sous la direction de R. Bloch), maître de conférences à Paris IV-Sorbonne. À la section des Sciences historiques et philologiques de l’EPHE, il devint chargé de conférences auprès de Cl. Nicolet dès 1983, puis directeur d’études à partir de 1989 ; il y enseigna l’« Histoire des idées politiques du monde romain », puis l’« Histoire des institutions et des idées politiques du monde romain ». Il fut aussi Visiting Professor de la British Academy en 1987, et membre de l’Institute for Advanced Study en 1993. Les nombreuses consécrations académiques qui très tôt le distinguèrent (Academia Europaea ; Société russe des antiquisants ; Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ; Istituto Lombardo ; Society for the Promotion of Roman Studies ; Reial Acadèmia de Bones Lletres ; British Academy ; American Philosophical Society) montrent l’aura que son œuvre lui acquit, au-delà de la France et de l’Italie – laquelle était sa seconde patrie.

Pratiquant à l’égal d’un Louis Robert la philologie et l’histoire conjointes et combinées, Jean-Louis Ferrary a bâti une œuvre originale, autour de quatre domaines principaux : les institutions et le droit romains, les idées politiques et philosophiques à Rome, les relations entre Rome et la Grèce, l’histoire de l’humanisme à la Renaissance et à l’époque moderne. Doté d’un zèle peu commun pour l’étude et doué d’un style où la période cicéronienne s’émaillait de formules tacitéennes, il écrivit en maître dans ces domaines, frayant des voies négligées entre des champs philologiques et historiographiques souvent séparés. En témoigne l’œuvre, comptant plus de 150 titres et plusieurs monographies, où se distinguent la réimpression augmentée (2014) de son maître-livre Philhellénisme et impérialisme, et plusieurs recueils de ses articles, parus ou encore à paraître, en différentes langues. Cette œuvre montre non seulement une domination souveraine sur toutes les disciplines de l’érudition antiquisante, mais aussi le goût et la faculté de la synthèse historique, tôt révélés par la contribution à un volume de la Nouvelle Clio, publiée alors que l’auteur n’avait que trente ans. Aussi son œuvre et son magistère ont-ils suscité plus d’une vocation nouvelle et accompagné la carrière de bien des antiquisants, français ou étrangers ; ce ne sont pas moins de dix habilitations à diriger des recherches qu’il fit lui-même soutenir à l’EPHE.

Sa prolifique œuvre n’a pas détourné Jean-Louis Ferrary de s’engager généreusement pour défendre et promouvoir, avec autant d’habileté et d’affabilité que d’autorité, l’ensemble de l’Altertumswissenschaft, en France et à l’étranger. Il fut le relecteur toujours volontaire d’articles, de thèses, de manuscrits, entre autres pour la Revue de philologie, les Cahiers du Centre G. Glotz et la Série latine de la Collection des Universités de France, le discret rapporteur pour bien des prix et des distinctions, le garant de quantité de candidatures en France et à l’étranger, le membre ou le président de commissions et d’instances dans maintes institutions françaises et étrangères (CNRS, Association Guillaume Budé, Institut de Droit romain, Istituto di Studi umanistici, Fondation Hardt, Fondation Thiers, École française de Rome, AIBL et Institut de France). Il fut également un concepteur et un organisateur, qui mit sa volonté et son temps au service de travaux collectifs (e.g. la base de données en ligne Leges Populi Romani) et améliora les conditions de recherche procurées aux étudiants et aux collègues de toutes générations. Ainsi, il exerça la direction du Centre Glotz, où il sut avec tact faire collaborer à la fois les différentes catégories de personnels et les diverses écoles de pensée antiquisante. Ayant installé cette équipe rue Vivienne, dans les locaux de l’Institut national de l’histoire de l’art, il y porta sur les fonts baptismaux la bibliothèque Gernet-Glotz, qui est aujourd’hui l’un des rares centres documentaires français réunissant toute la philologie et l’histoire de l’Antiquité gréco-romaine. Ce rassemblement de ressources commodément installées fut réalisé grâce à la réunion de moyens venus de l’EPHE, l’EHESS, Paris-I, Paris-IV et Paris-VII. Premier artisan de cette réunion, Jean-Louis Ferrary veillait à contrecarrer toute velléité de démantèlement.

À l’EPHE, Jean-Louis Ferrary fut longtemps membre de la Commission scientifique de la section SHP, où sa vaste culture lui permettait de donner, bien au-delà de l’Antiquité classique, des avis aussi courtois qu’écoutés. En outre, il siégea au Conseil scientifique de l’École de 2010 à 2014 et il fut Assesseur à la recherche en 2010-2011. Il considérait que l’établissement serait plus fort s’il s’unissait et si les sections menaient une politique coordonnée aux côtés de l’équipe présidentielle : c’était à ses yeux défendre l’identité et l’autonomie de l’École, par rapport aux établissements partenaires et à toute « communauté d’universités et d’établissements », quelle qu’elle fût.

Puisse l’œuvre de Jean-Louis Ferrary demeurer un modèle pour la section des Sciences historiques et philologiques et pour notre École !

Denis Rousset